"Je crève...
Parlez-moi... Parlez-moi...
Si vous trouviez les mots dont j'ai besoin, vous me délivreriez de ce qui m'étouffe."
Lorsqu'il évoque sa mère, Charles Juliet dit "tu". Ou plutôt lorsqu'il dit "tu", Charles Juliet évoque sa mère. Les premières dizaines de pages laissent perpexles, car on ne sait à qui cette marque intime s'adresse. Alors on cherche, on se questionne, puis on se demande si on saura un jour. Car cette mère n'est d'abord qu'une enfant, et suivre l'histoire de cette enfant sans savoir que c'est une mère lorsqu'elle est enfant rend difficilement imaginable le fait que cette enfant soit une mère. Vous suivez ? Mais justement, c'est le fait que l'auteur évoque une enfant qui n'est autre que sa mère qui rend son histoire plus émouvante, et éveille notre pitié.On pleure d'avantage la douleur d'un enfant... que la douleur d'une mère ? Mais puisque cette mère est une enfant?!
La mère grandit. L'enfant surchargée par le travail et les corvées à la ferme de ses parents, pleurant secrètement un amour perdu tout aussi secret, cherchant sans cesse les mots qu'elle ne trouvera jamais, pour exprimer ce qu'elle n'est même pas sûre de ressentir, devient une femme. Une épouse. Qui s'ennuie. Puis l'épouse qui était autrefois une enfant devient mère. Elle engendre une fois, deux fois, trois fois. Et le surmenage dont il ne restait plus que la douleur du souvenir réapparait, ainsi que la forte impression de passer chaque jour un peu plus à côté d'une belle et douce vie. Quand arrive le quatrième enfant, elle tente de se suicider. Pas la mère, elle aime ses enfants. Non, c'est l'enfant qui tente de mettre fin à ses jours, révoltée contre son père autrefois absent, qui ne lui a pas offert l'enfance dont elle avait tant rêvé. C'est l'épouse qui se saigne, ne pouvant plus souffrir l'absence de son mari. Après cet acte douloureux, elle est envoyée dans un hôpital psychiatrique, où elle crèvera littéralement. De faim. C'est l'extermintation douce, orchestrée par les Nazis. Voilà comment C.Juliet décrit la triste vie d'une mère, privée de son enfance d'abord, privée de ses enfants ensuite. L'auteure de l'auteur.
Dans un deuxième récit, C.Juliet dit toujours "tu". Mais à qui s'adresse-t-il ? Ce "tu" est le cadet de quatre enfants. Il a été adopté par une famille suisse après la mort de sa mère biologique. Cette famille adoptive, il l'aime passionément. D'amour. Surtout sa mère. Il la quitte pourtant pour aller faire des études militaires, et comme sa mère biologique avant lui (ce qu'il ne sait pas), il enrage de ne pas trouver les mots pour dire à ceux qu'il aime...qu'il les aime. Il aura une liaison avec la femme de son chef. Il quitte l'école militaire ne supportant plus la douleur d'être partagé entre ce qui est bien pour lui, et mal pour les autres. Il tente une école de médecine, puis devient professeur de physique, malgré sa passion pour les lettres. C'est un râté, il en est sûr. Il met sa vie dans les mains du destin. Du style : " Je cours jusqu'au croisement, en fermant les yeux. Si je n'en sors pas vivant, c'est que cette vie ne voulait pas de moi." Est-ce masochiste ? Ou est-ce la douleur du desespoir ? Il en sortira vivant. Et après cette étape absolue, il remontera la pente grâce à l'écriture, et à la découverte de l'identité de sa véritbale mère. Il écrira Lambeaux, une autobiographie dans laquelle il aura le privilège de se dire "tu".
Lambeaux. A lire d'une traite, en pleine nuit, avec une bougie. Ce petit bijoux est époustouflant.On en sort ému et marqué à la fois par sa douleur et sa juste vérité. NB : Enfin! Rede Caesari quod Caesari est : ce texte est entièrement le mien. Il n'a pas la prétention d'être parfait, ni même bien. Mais il est personnel. A chacun sa subjectivité : lisez Lambeaux pour forger la votre =) ...hum, ça se dit forger sa subjectivité ??? ^^